UN LIVRE EXCEPTIONNEL DE CORNELIU LEU: ROMA TERMINI

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A partir du symbole de la Gare : point de départ et point d’arrivée, l’auteur réussit à boucler la boucle, comme sous le signe d’Ouroboros. L’éternel retour au point de départ annule la valeur de l’évolution, contredit la spirale évolutionniste par l’image des dessous et des soi-disant dessus de gare, ces undergrounds (les uns et les autres) où pullulent, côte à côte, misère physique et misère morale, déchéance biologique et déchéance spirituelle, où l’icône même de la patrie mue en ubi bene, ibi patria, ce qui équivaut à vendre son pays pour un rien de vie… Ce qui ne mène à rien, sinon au rien lui-même…

                Mais la gare n’est que l’entrée dans un labyrinthe dont toute issue est impossible, quoi qu’on fasse et quoi qu’on dise, quoi qu’on espère et quoi qu’on réalise ici-bas. Au bout de ces tunnels sans bout il n’y a aucune lueur, aucune indication vers la sortie de cette impasse qu’est la vie. Partout règne la misère et sur toute cette misère, règne le Roi Misère, un rescapé de la boue, qui a réussi à se solidifier, à prendre un contour quelconque, à acquérir une certaine personnalité. Et à devenir la Personnalité dominante de ces êtres sans personnalité, vivant (façon de parler) leur vie à l’impersonnel, en personnalisant – pour ainsi dire – leur impersonnalité (paradoxe ou pas, les choses en sont là !).

                Il paraît qu’au dessus de l’entrée, il est marqué, sur un écritoire : Lasciate ogni speranza, voi ch’entrate !… Et, à propos de gare : Au bout du quai, le rouleau ! Et pourtant, dans cette atmosphère polluée de tous les points de vue, il y a – de temps en temps –  des fleurs de moisi (comme dirait notre Arghezi) qui changent, pendant un instant apparent, en immortelle des neiges et portent fruit des grands hommes, de ceux qui vont régner sur ce bas monde, trop bas, hélas, pour que le trône de leurs esprit et intelligence puissent faire saillie, sortir en relief et servir de modèle aux autres… Même ceux qui servent aujourd’hui d’exemples au monde, proviennent de l’immonde, des entrailles du mal et des gangrènes les plus terribles. C’est d’une telle gangrène sociale (si l’on peut dire) que meurt le père qui, pour une fois, perd la partie. Tout en ayant beau jeu – il avait beau jouer à ce jeu – il lui fallait perdre à tout prix, même au prix de sa vie. Il avait guéri de sa gangrène biologique, mais n’avait pu guérir de la gangrène sociale, de la souillure qui foulait aux pieds ses valeurs et ses convictions, sa fois et son mode de vie, sa civilité et sa civilisation à la fois. Il n’a pas tenu le coup, il a cédé le pas et la vie avec…

                Plus ou moins apparent (ou évident…), Corneliu LEU reprend à sa façon et avec les moyens de la littérature actuelle, la descente aux enfers de la Divine Comédie de Dante (du reste, une fine allusion apparaît dans le texte, le nom d’un certain Dantès, qui renvoie plutôt à Dantes qu’au personnage du même nom (Edmond Dantès) du Comte de Monte Cristo (bien que le Château d’If tienne un peu de ce moderne enfer terrestre), en changeant un peu de titre et de direction : L’immonde comédie humaine, ou plutôt inhumaine… Car il va aux extrêmes, il ose descendre au plus bas possible, ce à quoi son acquis littéraire et son expérience sont pour beaucoup, car il peut se payer l’accès à la psychologie abyssale dont nous parlions tout à l’heure.   

                L’auteur renverse le syntagme : de père en fils, en : de fils en père, car le fils qui voulait être comme son père jusqu’au point de s’identifier avec lui, mue en son propre père, veut retrouver sa paire comme on dit, veut redevenir le fils à l’image du père, mais perd sur toute la ligne. Même s’il avait tiré une ligne de séparation d’avec son passé, il oublie que la caque sent toujours le hareng et voudrait franchir cette ligne, mais s’y prend le corps et l’âme : le corps du vieux et l’âme de l’enfant, et retombe en lui-même. Cette absurde – apparemment – superposition de plans et cette violation de la logique du sens commun nous font penser, toutes proportions gardées et en changeant un peu de perspective, au Château de Kafka. Nous sommes enclins à croire que la pensée de l’auteur roumain va et vient entre le château et la chasse d’eau… : il y a le mot chas et l’expression passer par le chas d’une aiguille, et l’eau qui passe, qui coule sans cesse, tout comme la vie de l’homme sur terre, malgré le Sic transit gloria mundi… Il y a l’ambigu chat d’eau (est-ce que ça existe ?!) et la chasse, de l’expression : tirer la chasse, très connotée en roumain. Du reste, même l’écriture de Corneliu LEU nous apparaît conçue selon les canons du Français écrit, il y a des tournures très spécifiques du français, comme s’il avait pensé son roman en français, voire qu’il l’eût traduit du français en roumain.

                Mais le côté fort, l’inédit si l’on peu dire de ce roman, est cette course à l’autre Soi, cette ruée de la fin (qui approche) sur le début, dans l’espoir probable mais impossible d’y changer quoi que ce soit, et surtout ces retrouvailles du vieil homme avec le jeune homme, au fait l’adolescent qu’il avait été au début de son périple dans les bas fonds de la société, d’où il fut éjecté, grâce à son intelligence, vers le soi-disant beau monde, le tout New York, vers la crème de la société et le haut du panier, la fine fleur (tout une restant une fine fleur de moisi, à l’Arghezi, voire une fleur du mal, à la Baudelaire).

                Cette introspection rétrospective, cette descente aux commencements, cette étrange envie d’être à cent pieds sous terre (et il y réussit !), cette déambulation du centre du pouvoir au centre de l’impuissance, ce dévalement des gratte-ciels aux bauges ou sévit la misère du monde, où la racaille se gave de salissure, est une chute en soi, est le retour aux débuts du mal, car de deux maux, il faut choisir le moindre, n’est-ce pas ? Ces innocentes victimes de la misère du monde, comme son oncle Costi (renvoi évident à côtier, aux marins des côtes, mais aussi au naufrage du navire tombé sur le côté, ou sur le sable d’une certaine côte, un homme qui avait eu la côte dans le temps mais était descendu plus bas que terre, mais aussi un possible renvoi à l’hostie… Du reste, l’auteur m’a avoué que ce roman est écrit à l’intention des lecteurs français/francophones), sont préférables aux pervers personnages du monde de la finance, qu’il fréquente (quand bien même il les trouverait peu fréquentables…) et côtoie avec toujours moins de plaisir, ce qui lui fait quitter le monde des forts  (en gueule et en mâchicoulis) de la finance pour leur préférer les démunis, les dénantis, mais qui, dans leur misère, ne pouvaient faire du mal qu’à eux-mêmes, très peu et très rarement aux autres, mais jamais à l’échelle de la planète, comme les potentats de la haute finance, les banquiers du monde.

                Ce dialogue du moi présent avec le moi passé, de la sagesse de l’âge mûr avec l’insouciance et la hardiesse de l’adolescence déjà jeunesse par les dangers auxquels elle se confronte, n’est pas un simple monologue, mais un dialogue dans le miroir du temps : le vieux aime ce qu’il voit – il se revoit enfant, alors que l’autre – l’enfant, trouve désagréable le minable spectacle du vieux et lui donne le balai, en fait, il le planque et se tire, car l’image de cet élégant croulant Bon Chic Bon Genre lui insupporte au plus haut point…

                Nous sommes à deux pas du théâtre de l’absurde d’Eugène Ionesco, et nous nous demandons s’il n’invente pas des fois – avec ce mini roman – un nouveau genre ?! Le roman absurde, de facture principalement psychologique, d’un souffle nouveau, puisant aux grands auteurs qui l’ont plus ou moins précédé dans cette voie…

                Mais au-delà de cette réussite littéraire, de ce coup de maître, perce un message poignant : le retour aux sources, l’amour de la patrie qu’il ne faut jamais quitter, même si les vendeurs d’illusions se font forts de vous offrir la lune ou un pays de cocagne… Rien de tout cela ne leur serait arrivé, s’ils étaient restés chez eux et n’auraient pas abandonné les leurs et leurs problèmes, ce qui reviendrait non seulement à abandonner la partie, mais aussi à une honteuse lâcheté. Ils n’auraient jamais perverti leurs âmes, ne se seraient jamais perdus les uns des autres, la séparation n’eût pas été possible… Et là, nous croyons entendre Cioran, qui affirme qu’il aurait mieux fait de rester chez lui, avec les bergers de Coasta Boacii, en tout cas il aurait été tout aussi sage qu’il est devenu en France, loin des siens, au prix de les perdre un à un, sans jamais pouvoir les revoir. 

                Malgré ses petites dimensions, ce roman mérite au moins deux thèses de doctorat, une en littérature et une en psychologie. Cette bizarre mise sens dessous dessus des perspectives, ce renversement des plans, ce franchissement, voire violation de la logique courante et de la prose traditionnelle, cet anarchique bouleversement des situations, ces changements du tac au tac de personnages et de leurs états d’âme, la belle écriture classique du point de vue du style, d’où est bannie toute vulgarité ou trivialité, font de ce petit livre un grand livre, voire un livre exceptionnel, et nous espérons que la critique de haut vol ne manquera pas l’occasion d’en parler comme il faut.  

Constantin FROSIN

Acest articol a fost publicat în numărul 47

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